Rencontre avec l’homme-qui-rit

Une rencontre ? La rencontre ? Vraiment ? Impossible Sophie ! Voyager c’est rencontrer. Petites rencontres ou grands coups de foudre, hommes ou femmes, parfois des vieillards, souvent des enfants… Des animaux aussi, comme cet exécrable M. Simon, dromadaire sous hormones qui a manqué envoyer Thomas se baigner dans les barbelés ou ces hideuses hyènes éthiopiennes, puantes, massives, goinfres, venues se frotter à nous pour un morceau de viande…

 Ils sont blancs, noirs, jeunes, vieux, voyageurs ou sédentaires, africains de l’est, de l’ouest aussi, de Somalie ou du Rwanda ; arabes, asiatiques, européens, français, indonésiens, chrétiens, musulmans, bouddhistes, hindouistes et même parfois animistes… Faut-il en choisir un ? Vraiment ? Mais alors qui ? Andy ou Abdirashid ? Film-Ming, si gentille ou Salinee au leadership  froid mais tellement charismatique ?  Ou alors Tsé l’Expatrié, parti d’un pays qui ne voulait plus de lui ou Procee, si fière de l’Ouganda, sa perle de l’Afrique ? Charles, français comme nous, qui partage certaines de nos expériences avec qui c’était si facile, si naturel ou plutôt Gürkan, un turc parti sur son biclou depuis cinq ans, tellement atypique, déjà marginal ?

Vous comprenez le merveilleux casse-tête qu’a engendré ce sujet.

Bien sûr, je pourrais vous parler d’Edna ; quelle femme ! Femme d’Etat, sage-femme, Femme avant tout. Seulement, un très bel article du monde est paru en septembre dernier et retranscrit parfaitement ce que nous avons-nous-même vécu : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/09/25/edna-adan-la-mere-du-somaliland_4771981_3212.html

Laissez-moi plutôt vous raconter la brève rencontre avec un homme, au milieu de la nuit, au milieu de l’Afrique, à la frontière entre le Rwanda et l’Ouganda.

Je vais être honnête, je ne me souviens plus de son prénom… Ni de son visage, ni s’il était grand ou petit, maigre ou bien nourri. Je pense qu’il voyageait seul, je crois qu’il approchait de la trentaine, je ne sais pas s’il est toujours vivant.

Cet homme est burundais, c’est lui qui est venu nous adresser la parole. Nous étions alors assis sur une rambarde de fer le long de la route du côté ougandais de la frontière. Nous attendions en silence que les derniers passagers du bus en terminent avec les lentes procédures de la douane. Quelques vendeurs nous alpaguaient pour nous revendre toutes sortes de camelotes au triple de leur prix. C’est la loi de la frontière, nous y étions habitués. Nous commencions par ne plus les écouter et finissions par ne plus les entendre. La frontière terrestre africaine est un concentré de dépaysement, surtout à deux heures du matin.

C’est son sourire qui nous a d’abord interpellés. C’était un sourire éclatant, du type colgate extra-white. L’homme était noir, ébène, et il faisait nuit. Il nous a salué dans un français parfait, légèrement suranné mais très agréable. Nous étions méfiants, comme d’habitude, peut-être est-ce un tort, mais c’est malheureusement souvent nécessaire. Il avait une façon de s’exprimer, une politesse quasi obséquieuse qui a suffi à nous rassurer. Il était tard et nous étions fatigué. Lui était curieux. Français ? Ici ? Pourquoi ? Comment ? Ah oui ? Vraiment ? Nous connaissions la musique qui est agréable l’après-midi mais terriblement agaçante au milieu de la nuit.

Mais lentement, insensiblement, la musique a changé de gamme, elle est devenue plus grave, plus saccadée, plus hésitante. Il commençait à parler de lui.

Il venait de Bujumbura, capitale du Burundi, petit pays oublié au sud du Rwanda. Là-bas, il rendait tous types de services aux quelques occidentaux qui y font dieu ne sait quoi. Il allait d’ailleurs en Ouganda afin d’y acheter un nouveau moteur de moto pour un diplomate Américain.

La conversation obliqua naturellement sur la situation au Burundi. Il nous apprit la terreur dans laquelle la population vit là-bas, les cadavres qui jonchent la chaussée, la peur ambiante, extrême, omniprésente. Il nous racontait comment la police rackette et tue impunément, au vu de tous et à n’importe quel coin de rue, le passant malchanceux qui refuse de se soumettre à l’injustice. Il nous expliquait comment le talion est la seule loi qui régit le pays, comment, hommes, femmes et enfants tuent et meurent chaque jour et à quel point l’indifférence des pays étrangers est crue et impossible à accepter. Il nous a expliqué que le Burundi est à deux doigts du génocide, que la folie meurtrière du Rwanda s’est déplacée au sud, que la vague de meurtres n’épargnera personne et que des centaines, des milliers, des centaines de milliers de personnes peut-être sont dors et déjà condamnés à mourir, en silence, dans l’indifférence générale.

Et lui ? Pourquoi ne fuyait-il pas ? Pourquoi ne pas profiter de son autorisation à se rendre en Ouganda pour y demander l’asile politique ?

«  A quoi bon ?… A quoi bon ? » Répétait-il.  Il y avait dans sa réponse et dans son sourire une résignation mêlée à une insondable lassitude. Il avait fui, plusieurs fois. Il était toujours revenu, confiant en l’avenir, persuadé que le Burundi et la terreur, c’était terminé. Désillusions à répétition. Il n’acceptait plus de fuir, il ne voulait plus se cacher, il rentrerait au pays, il replongerait tête-baissée dans l’enfer. C’était chez lui, c’était le fardeau qu’il portait depuis la naissance. Il ne pouvait rien y changer, il avait abandonné tout espoir de changement. Advienne que pourra… Il rentrait probablement pour mourir.

Il n’a jamais perdu son sourire durant la conversation. Il l’avait figé ; c’était un Gwinplaine noir, pathétique. Un personnage de fiction bien réel, qui nous décrivait une réalité qui n’est pas la nôtre, qui ne la sera jamais, incompréhensible, intangible, monstrueuse.

Lorsqu’il s’est tu, nous nous sommes regardés Clément, Victor, Thomas et moi. Nous nous sommes regardés et nous avons compris, vraiment compris, la chance incroyable, terrible, injuste que nous avions.

L’homme est finalement parti, nous laissant pensifs sur notre rambarde en fer. Vides. Sans réponse.

Nous sommes remontés dans le bus. Nous avons continué notre voyage.

Il y a à Kigali un mémorial du génocide qui dit au monde : « Plus jamais ».

C’est à devenir fou.

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