Une gare en Inde

DSC_0473L’expression « connaître un pays » est relativement détestable et souvent largement utilisée à mauvais escient. Il faut être d’une prétention éhontée pour se targuer de connaître un pays alors qu’on n’en a souvent découvert que ce que le routard voulait bien que l’on épie. Aussi, dans cette quête de connaissance de l’Inde, de découverte plutôt, il me semble qu’une des étapes incontournables soit celle de la gare. Observer une gare en Inde, c’est renifler les vestiaires avant le match ; il n’y que là qu’on soupèse la véritable nature des choses.

La gare routière d’Agra est ce qu’il y a de plus sommaire. DSC_0480Il est sept heures du matin et le quartier sort doucement de sa léthargie nocturne. Une guérite abrite deux malheureux guichetiers qui tentent vainement de se réchauffer en se frottant les mains. Toutes les dix minutes, l’un d’eux se penche péniblement sur le micro et annonce d’une voix encore désireuse de sommeil, ce que je comprends être les prochains départs. Eparpillés aux quatre coins de l’esplanade bitumée, des monticules d’ordures brûlent. Tous les matins, les employés de la gare amoncellent les détritus avec leurs balais de rotin et y mettent ensuite le feu. Une épaisse fumée monte paresseusement vers le ciel et vient embrumer encore un peu plus l’atmosphère. Du soleil qui se lève lentement, la pollution ne me laisse entrevoir qu’un pâle disque de lumière à la périphérie floue et disgracieuse. A droite de la porte principale, une première échoppe vend des samossas aux légumes.DSC_0553 Dans un large poêlon en fonte, l’huile chaude et frétillante carbonise les morceaux de pâte échappés à la cuisson. Le vendeur perché sur son estrade, enveloppe le beignet brûlant dans du papier journal et le tend religieusement, les deux mains en offrande, au badaud qui a succombé à la tentation. Les quelques roupies rendus sont nonchalamment fourrés dans la poche et l’huile vient bientôt dégouliner sur la moustache du passant dont les yeux gourmands luisent de volupté.

     En face, on boit du thé. Le marchand est assis en tailleur, face à son brasier. Une toile cirée, noire de pollution et béante de trous, le protège d’on ne sait quoi et confère à cet endroit un soupçon d’intimité. Deux bancs se font face. Ils ont accueilli tant de séants que le bois est patiné comme une courroie de cuir. Trois hommes sont assis, les jambes croisées et le coude qui tient le verre posé sur le haut de la cuisse.DSC_0544 On n’entend que le bruit des flammes qui viennent lécher le fond de la casserole. Les membres sont encore ankylosés par la nuit et le froid, on attend que le thé les dégourdisse un peu. Aucun mot n’est échangé, aucun regard, le thé seul assure la cohésion sociale de ce groupe timide. Tu bois du thé, je bois le même thé et ainsi nous sommes chacun témoin de l’existence et de l’importance de l’autre, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter des témoins probants de notre reconnaissance mutuelle. Deux doses de lait, une demi-dose de sucre et une demi-dose d’un mélange de thé et d’épices. Le tout est versé directement dans la casserole et porté à ébullition pour que la décoction opère. Au bout de quelques secondes, le mélange moucheté commence à sourdre, furibond, du centre du récipient et menace de s’en évader mais le marchand de thé met fin à l’éruption lactée d’un coup de poignet.DSC_0546 Puis il verse le mélange dans de petits verres après l’avoir passé au chinois et me le tend. Le chai, comme on l’appelle, ici est d’abord doux, c’est le sucre. Puis une fois que le liquide brulant se perd dans la bouche, on sent un goût chaud, profond et piquant, c’est la cardamone, cousine du poivre.

          Un peu plus loin, un vendeur de journaux ficèle la pile de canards au porte-bagage de son vélo et annonce d’une voie lancinante les titres du jour. Il se hisse laborieusement sur la selle trop haute et entame sa tournée en commençant par le parvis de la gare. L’agitation gagne doucement l’endroit. Curieusement, seuls les hommes sont de sortie, emmitouflés dans des châles aux couleurs ternes.DSC_0476 Le bal des bus commence. Les carlingues métalliques tremblent jusqu’au dernier rivet quand le conducteur met le contact et déambulent dans un chaos de ferraille. Le vacarme emplit la gare et au pied des piliers qui soutiennent le hall, ce que je prenais pour un tas de vêtements abandonnés se meut, éveillé par le bruit. Une tête hirsute sort et me dévisage. Ce garçon d’à peine six ans n’a pour pyjama qu’un maillot de corps troué comme un gruyère, sa peau est noire de crasse, sa chevelure le démange dès le réveil à cause des bestioles qui s’y nichent. Le petit garçon se frotte les yeux de ses mains sales et renifle bruyamment sans parvenir à ôter la morve qui lui obstrue la bouche, un revers de manche fera l’affaire. Il me regarde à nouveau puis court se blottir à nouveau contre les siens sous les couvertures immondes. C’est aussi ça l’Inde.

V.

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2 réflexions sur “Une gare en Inde

  1. Merci Victor pour ce récit qui nous emmène à Agra et ainsi en Inde.
    Notre environnement français est bien différent, d’où l’intéret de nous communiquer vos impressions.
    Bonne suite de vos expériences et une pensée très particulière pour Thomas qui a vécu son premier anniversaire loin de sa famille.

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