Vive le foot !

En France, il me semble que l’on peut classer les garçons selon deux catégories : les plutôt foot et les plutôt rugby. Je fais partie de la seconde catégorie. J’ai toujours joué au rugby, depuis que je suis haut comme un ballon jusqu’à que je devienne gros comme un tonneau. Alors je suis allé en voir des matchs et des pas dégueu : championnat, coupe d’Europe, pro D2, coupe du monde, au soleil, sous la pluie, sous la grêle, debout, assis, en présidentielle, dans le Kop, à la buvette, à la buvette surtout. Pourtant je ne me souviens que de trois matchs de rugby qui ont compté pour moi : un stade français – Bourgoin qui m’a vu supporter pour une fois et une fois seulement un club qui se pare de fuchsia et qui fait fantasmer les quarantenaires avec un calendrier au goût douteux ; la défaite douloureuse du Biarritz Olympique contre ce même Stade Français en quart de finale de coupe d’Europe ; enfin un magnifique France – Irlande, qualification miraculeusement pour les quart de finale de la coupe du monde 2007, prémisses de L’exploit à Cardiff. Trois donc. Ce n’est pas beaucoup finalement.

Trois, c’est aussi le nombre de match de foot auxquels j’ai assisté. Je me souviens parfaitement des trois. (Pour l’intérêt de l’histoire et la force du récit, j’omets volontairement un obscure France – Roumanie). J’avais à peine une dizaine d’années pour le premier, et mon papa adoré avait concocté un triptyque d’activités à faire tomber n’importe quel petit garçon : le combo zoo de Vincennes – Mac Donald – Parc des princes. Quelle excitation, quelle joie, quelle ivresse ! J’allais voir PSG – Metz avec le frérot et le paternel, quelle fierté surtout. Le match était mémorable pour un petit garçon de 10 ans et je peux vous dire que Paris a gagné 2 à 1 et que la pate gauche de Laurent Robert avait frappé fort ce soir-là. Le deuxième match, c’est une affiche plus ronflante, qui parlera a tout le lectorat : Argentine – Brésil. Je vous le donne dans le mille : c’était le soir de l’anniversaire de mes 19 ans. La Bombonera de Buenos Aires nous ouvrait ses portes mythiques, nous emportait jusqu’aux pénaltys et nous laissait en bouche un léger goût d’inachevé, une ambiance un peu trop « père peinard » pour un temple de la démesure, un mythe de la folie footballistique.

Le troisième, et là vous criez « Hourrah ! » ; « enfin ! » ; « yepee ! » parce que j’arrive enfin au sujet de cet article, c’était Ouganda – Togo au stade Nelson Mandela de Kampala.  Je vous épargne le poncif «  ici, le foot, c’est une religion » parce qu’il semble qu’on peut appliquer le bon vieux moto à une bonne flopée de pays pour qui Messi est avant tout un joueur de foot. D’ailleurs, en Ouganda, ça ne s’applique pas. Le foot ne se vit par religieusement, ni passionnément, dans le sens du pathos, mais plutôt festivement. Le foot est un spectacle, le foot est une grande fête. C’est une énième occasion de rigoler, de danser, de crier, de draguer, de twerker, de s’embrasser, bref, d’être heureux le temps d’un après-midi. Comme vous, on en avait bien besoin vendredi dernier, et on ne s’en est pas privé.

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La première épreuve pour aller voir un match de foot un dimanche matin, c’est de passer celle du samedi soir. Victor a été recalé aux rattrapages, sonné par les vuvuzelas, aveuglé par les couleurs des maillots rouge, blanc, jaune, noir, vert, rayés, unis, pétards ou pastels, assommé par la joie et l’énergie débordante qui contraste trop avec son mal de cheveux et l’interdiction de consommer plus de 2g de paracétamol en 10 minutes. Exit donc l’ami Victor. Il paraît de toute façon que sa présence non contrainte dans un stade de foot l’empêcherait de regarder son papa dans les yeux au prochain déjeuner familial. On a donc bien fait de le laisser partir, zigzagant dans la foule, écartant les passants à grand coups de vapeurs d’éthanol, exhortant son Boda à stopper là toute négociation fâcheuse.

Je me retrouve donc coincé avec Clément et Thomas, excités comme des puces, l’un et l’autre narrant leurs exploits footballistiques. « Mais si, quand j’étais aux « petits anges » j’ai failli être recruté par le FC. Vannes. » … Non mais sérieusement.

Le stade Nelson Mandela est un grand ovale en pierre, avec deux entrées : nord et sud. Il n’y a pas de niveau, pas de délimitation du type « entrée L, niveau 3, rang 4, siège 8 », chacun choisit où poser son derrière, les malins s’assoient à l’ombre, les plus futés là ou il y aura l’ombre au moment du match. On y fait rentrer officiellement 30 000 personnes. 80 000 donc.

Les supporters se massent aux abords du stade. Il fait chaud. Certains se versent des bouteilles d’eau sur leurs crânes déjà humides, d’autres une bière ou deux dans leurs gosiers déjà sec. On nous propose d’acheter le déguisement du parfait Ougandais : maillots, chapeaux, casquettes, bracelets, drapeaux, maquillage et j’en passe. Clément veut tout, il est trésorier, il aura tout. Il doit avoir peur d’être confondu avec un togolais.

On pénètre dans le stade affublés de nos trois maillots : un blanc pour Thomas (afin de faire ressortir son bronzage made in Africa), un noir à manches longues pour Clément (au cas où il fasse moins 20 degrés tout à coup), un rouge pour ma part (parce qu’il est beau pardi). On se dégote trois petites places en pleine fournaise  juste derrière le but togolais. Le stade est plein, l’Ouganda est rarement en passe de se qualifier pour une coupe du monde. L’Ouganda est rarement en passe de se qualifier pour quoi que ce soit d’ailleurs… Ca tombe bien, l’excitation est à son comble.

Je serais bien incapable d’écrire quoique ce soit à propos des hymnes ougandais et togolais, à moins que les paroles du togolais soient « Bouhhhhh » et ceux de l’Ougandais « Ouaaaaaaiiiii ». J’en doute cependant.

Après trois minutes de jeu seulement, l’Ouganda marque un but. Le niveau sonore est subitement devenu égal à celui du Rex un samedi soir à Paris. Et comme au Rex un samedi soir, on a envie de se boucher les oreilles, on craint l’acouphène vengeur. Une grosse femme devant nous se retourne, nous tape fort dans la main et commence à se déhancher sans retenu, le sourire aux lèvres. Autour de nous, les gens se congratulent et dansent et dansent et dansent. On se regarde, on se prend au jeu, on veut danser nous aussi. Deux autres buts suivent au cours de la première mi-temps et à chaque fois ce sont les mêmes scènes de liesses. Il commence à faire chaud, Thomas devient rougeaud, il transpire son gin tonic, il se lèche les babines le bougre.

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L’ombre arrive en même temps que la deuxième mi-temps. La cacophonie se transforme peu à peu en litanie lointaine qui me berce doucement. Le niveau de jeu digne d’un Ouganda-Togo (c’est le cas de le dire), ne me tient pas éveillé et je sombre doucement dans le sommeil.

A mon réveil, peu avant la fin du match, je redécouvre mon environnement, c’est une deuxième épiphanie pour moi. Une ribambelle d’hurluberlus peinturlurés dégringole la rambarde des escaliers en hurlant « Uganda ! Uganda ! Uganda ! ». L’homme de tête porte sur sa tête un panier en osier dans lequel cohabitent un ballon de foot et un corbeau. Un corbeau ! Un vrai corbeau ! Du genre qui vole et qui croisse et qui fait peur aux enfants. Sauf que celui-là avait le cou attaché et battait des ailes inutilement. On se serait presque senti l’âme de Brigitte Bardeau si on n’avait pas été aussi fasciné par la prouesse du type. D’ailleurs la foule l’acclamait et c’est très compliqué d’aller à l’encontre de la foule.

Le match est terminé, nous nous ruons sur les bodas qui nous attendent par centaine devant le stade. Les ougandais ne se pressent pas particulièrement, ils préfèrent certainement profiter des quelques moments de joie que seul procure le sport, ou plus vraisemblablement le spectacle : une joie béate, dénuée de sens profond, une joie vraie finalement. Nous aussi nous la ressentons, cette légèreté, et nous comprenons que depuis deux jours elle nous avait fuit. Elle est revenue le temps d’un après-midi, vive le foot.

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